lundi 6 juin 2011

Si tu savais à quel point j’aurais voulu que le sablier qui fait s’écouler le temps s’arrête de temps en temps. Pouvoir se faufiler à travers les aiguilles des horloges. Aujourd’hui j’aurais pu avoir 8 ans, puis demain en avoir 44 et d’ici une heure retrouver mes 18 ans. Pouvoir se faufiler à travers l’espace temporel qui nous encombre, qui s’affale de tout son poids en nous donnant un âge qu’on ne peut même pas choisir. J’en demande peut être un peu trop, mais aujourd’hui j’aurais voulu avoir 12 ans. Parce que j’ai le souvenir d’une image en tête. Une de ces photos que maman à prise et que j’ai kidnappé en cachette histoire de pouvoir l’avoir sous les yeux quand bon me semble. Attends que je te décrive cette photo, tu vas tomber sous le charme et ce même sans l’avoir vue. D’abord, ce qu’il faut savoir c’est que maman a pris cette photo à la manière d’un cadre de type portrait, mais le cliché capturé est néanmoins un paysage. Tout en bas tu peux voir un écran couleur jaune, un de ces tons jaunes que tu peux voir sur les vieilles photos de années 50/60 je dirais. Ce philtre qui jaunie toutes les vieilles photos tu sais ?! Mon cliché n’est pas encore assez âgé pour en être recouvert, mais cette couleur est présente. C’est un jaune granuleux à mi-chemin entre le jaune pastel et le jaune vif : c’est du sable. Sur ce sable les hommes y ont déposé des centaines de petits cabanons tous différents des uns des autres, mais tous disposés de façon parallèle et bien alignés. Des cabanons de plaisances tous orientés côté mer. La mer bleue et agitée sillonne toute la partie nord de la photo. On y aperçoit un bateau chargé de transit entre passager émanant du territoire français et anglophone. Le bateau semble s’effacer du paysage en direction des falaises de craies anglaises, dont la photo laisse entrevoir quelques micro pixels blanchâtres aussi bien alignés que les cabanons. Je ne vous ai pas mentionné la présence de deux individus courant sur le sable entre deux rangées de cabanons. Ils courent vers la mer du nord. C’est mon frère et moi. J’aurais pu vous souhaiter la bienvenue à Calais. J’ai dû me faire à l’idée de laisser cette ville derrière moi.

Tout ce qu’il me reste c’est des photos des bords de mer, de la digue, des odeurs de sel marin qui vous enveloppe délicatement l’odorat, le sable qui virevolte sous l’effet du vent quasi constant en permanence, le coup de fouet que vous assène les vagues lorsque vous osez les aborder, les morceaux de routes perdues en plein milieu des champs de blé fraichement coupé qui surmontaient les falaises et qui laissaient entrevoir la mer au loin, les galets qu’on ramenait dans nos poches, les piquets géants qui servaient à récolter les crustacés et qu’on essayait d’escalader en vain. Il y avait aussi la pluie qui martelait sur le velux de ma chambre, les feux d’artifices qu’on tirait malgré le vent qui prédominait et qui venait refroidir considérablement la température de nos mois de juillet-aout, le théâtre qui donnait à la ville un air de somptueuse carte postale. Inutile de vous avouer mon manque considérable d’air marin règlementaire que je me prenais dans les narines 365 jours par an. Je vis à des kilomètres à la ronde de cette image. Je vis à des kilomètres à la ronde de mes 12 ans.

Retournez moi ce sablier à l’envers que je puisse me balader là-bas comme avant. C’est pas grand-chose pourtant de remonter le temps. Ca ne demande pas un effort surhumain. Un coup de doigt sur la minuscule mécanique qui actionne la position des aiguilles sur les montres. Aller hop ! Un coup de doigt et on va trafiquer les mécanismes du temps. Un coup de doigt et aujourd’hui je décide de revenir en arrière. Et après je remettrais les choses à leur place. Une fois que j’aurais fini de m’imbiber des couleurs, des odeurs qui me font défauts.

Je voudrais tout revivre en tant que spectatrice sans avoir à modifier mon année de naissance. De manière à pouvoir tout revivre, tout comprendre, tout interpréter.

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